vendredi 26 octobre 2012

Pourquoi s'intéresser à la Grèce antique ?




Pourquoi s’intéresser à quelque chose qui n’existe pas ? Pourquoi se passionner pour la civilisation grecque, pour l’art grec, pour la langue grecque, pour la philosophie grecque ou pour la mythologie grecque, alors qu'ils n’existent plus aujourd'hui, tels qu'ils existaient durant l'antiquité ?

L’histoire de la Grèce, de l’Helladique ancien à la fin de la période hellénistique (-30), c’est l’histoire de ses invasions : celle des Anatoliens à la fin du IIIème millénaire, des Indo-européens à la fin du IIème millénaire, des Achéens et des Eoliens vers 1580 av. J.-C., des Doriens vers 1200.

Passons le développement du commerce maritime, les invasions reprennent en sens inverse à partir du 7ème siècle avec la colonisation grecque de la Campanie, de la Sicile orientale, de l’Italie méridionale, mais aussi la création de comptoirs en Espagne, en Gaule (Marseille), en Corse, en Afrique (Cyrène), en Egypte (Naucratis), mais aussi plus au nord, aux bords de la Mer Noire.

La colonisation grecque et la conquête d’Alexandre le Grand ont pu faire oublier que la culture grecque est avant tout une culture d’importation, dont le génie consiste moins dans l’invention que dans la récupération de coutumes, de techniques et de croyances. Les Romains n’en feront pas moins : ils copieront l’art grec, leur littérature et leurs dieux, qu’ils assimileront à des planètes. La « culture grecque » est le nom que l’on donne à la synthèse de ces échanges, à ce métissage à la fois physique et culturel. 



Cette caractéristique de la culture grecque est à l’origine des tentatives de réduction de celle-ci à une source unique ou principale :

-          L’Egypte. Pour Théophile OBENGA [i] et Martin BERNAL [ii], les Grecs y ont appris la médecine, les mathématiques, la sculpture et la philosophie. Thalès, Solon, Pythagore, Héraclite, Empédocle et Platon ne voyagèrent-ils pas en Egypte pour apprendre des prêtres d’Héliopolis, de Thèbes et de Memphis ?

-          La Mésopotamie. Pour Walter BURKERT [iii], la cosmologie grecque, plusieurs mythes de l’Iliade, la philosophie grecque et l’orphisme trouvent leur origine en Orient. Les Grecs n’apprirent-ils pas l’alphabet d’un peuple oriental, les Phéniciens ?

-          L’Inde. Pour Sri AUROBINDO [iv] et Jean FILLIOZAT [v], les philosophes, comme Héraclite, Hippocrate et Platon, ont été influencés par la philosophie et la médecine indiennes [vi]. Les Grecs n’appelaient-ils pas les brahmanes « gymnosophistes » (philosophes nus) ou « philosophoi » ?

Des millénaires avant les premiers jeux olympiques, des civilisations avaient déjà atteint leur apogée. Comme le remarque Walter BURKERT, « les premières civilisations littéraires ne sont pas apparues en Europe, mais dans le Croissant fertile – qui part de l’Irak pour atteindre l’Egypte en passant par la Syrie et la Palestine - , auquel il faut adjoindre l’Iran et l’Anatolie ; et les peuples qui vivaient là ne furent pas nécessairement moins avancés que les Grecs sur le plan intellectuel. ».

Quel sens cela aurait-il de redécouvrir par soi-même ce que les empires avoisinants connaissent depuis si longtemps ? Dès lors, la succession se transforme en causalité et même en nécessité. L’histoire des Grecs devrait pouvoir s’expliquer par ses origines. Pourtant, leur désir d’apprendre, l’ont-ils appris de l’Egypte ? Leur talent d’imitation, l’ont-ils imité de Sumer ? Leur capacité d’adaptation, l’ont-ils adapté de l’Inde ? Le devenir des Grecs doit être considéré comme une aspiration, non comme un héritage. C’est la raison pour laquelle les historiens décrivent le déroulement des événements en suivant la flèche du temps. Parce que l’histoire ne se répète pas.

Chacune de ces tentatives de réduction annule l’autre. Les influences de l’Egypte, de la Mésopotamie et de l’Inde sont réelles, mais l’établissement d’un fait ne suffit pas à le comprendre. L’existence de mythes babyloniens chez Homère, de mathématiques égyptiennes chez Pythagore, de concepts indiens chez Héraclite montrent autant d’ouverture de la part des Grecs que de pauvreté initiale.



Walter BURKERT prend le cas de la philosophie. « Il n’existe, antérieurement à Anaximandre, Héraclite et Parménide, aucune tradition de livres, de textes ou de traductions en Grec. » [vii]. Mieux encore, l’apparition des récits de création et de la littérature sapientale chez Hésiode [viii] semble avoir « vu le jour à une date très proche de celle de laquelle les Grecs adoptèrent le système de l’écriture alphabétique. » [ix].

Or, l’Egypte utilisait des hiéroglyphes, Babylone l’écriture cunéiforme et l’Inde une langue morte. La complexité de ces écritures la réservait à une élite. Les lettrés apprenaient à lire et à écrire au temple, car l’écriture était sacrée. Le savoir était donc à la fois prisonnier du pouvoir politique et des croyances religieuses.

« La situation des Grecs, comparée à la précédente, est caractérisée par un triple manque : on ne trouve guère de temple qui soit des unités économiques capables d’entretenir un clergé ; les prestigieuses « maisons des tablettes » font également défaut ; enfin les rois sont, quant à eux, très tôt sortis de scène. » [x].

Au 9ème siècle, les Grecs adaptent l’alphabet des marchands phéniciens à leur langue. Il est plus facile à apprendre que les hiéroglyphes, l’écriture cunéiforme ou le sanskrit.

« (…) ces conditions inédites ont dû, en fait, jouer un rôle décisif, permettant de transformer en progrès un manque initial : la culture et le savoir se sont séparés des institutions et des hiérarchies dominantes, de la « maison des tablettes », du temple et de la monarchie ; cela les a rendus mobile, et ils sont devenus la propriété des individus. » [xi].

Une nouvelle classe de lettrés voit le jour, plus large que la précédente, celle des sophistes. Leur importance est d’autant plus grande que la Grèce a remis en question la légitimité de ses rois [xii] et a instauré un nouveau système politique où les citoyens peuvent s’exprimer dans l’agora : la démocratie. L’art oratoire s’est donc développé en même temps que l’écriture, et la philosophie en même temps que la démocratie. Les traits principaux de la civilisation grecque sont en place.



Les historiens de la Grèce antique ont souvent souligné le sol ingrat et le climat difficile de la Grèce archaïque :

« Des grandes péninsules méditerranéennes, la Grèce est la plus pauvre. L’âpreté de son sol, de son climat sont particulièrement défavorables pour l’agriculture, base des premiers établissements humains. Mais dans cette indigence même un peuple courageux trouve une salutaire contrainte : cette disgrâce foncière ne lui permet point de s’endormir dans la facilité. Accroché à une terre ingrate, il peine pour la mettre en valeur, défrichant la forêt, hérissant de terrasses les flancs de collines. (…) » [xiii].

Le courage et le travail suffisent-ils à expliquer le progrès culturel et politique qui a suivi ? En réalité, quand un homme manque d’eau, il subit les affres de la soif. Si les Grecs ont volé leurs voisins, c’est qu’ils avaient faim. De même, les Grecs ont dû prendre conscience de leur « pauvreté initiale » à côté de leurs riches voisins. Ils ont simplement cherché à acquérir ce qui leur manquait, les connaissances des Egyptiens, des Babyloniens et des Phéniciens. Il leur restait à en faire la synthèse. Leur génie tient peut-être dans l’art de la digestion.

Etait-ce du vol ? Les rois perses, égyptiens et indiens n’ont pas réfléchi la transmission de leurs savoirs à d’autres peuples, ils n’ont pas posé de condition car ils n’ont rien perdu en donnant. La connaissance est la seule denrée qui ne diminue pas quand on la partage. Elle n’en pas moins de valeur.

La culture grecque a cette particularité qu’elle accorde une importance vitale la transmission des savoirs, dont les différents développements sont l’écriture alphabétique, l’enseignement des sophistes, la création d’écoles comme l’Académie de Platon et le Lycée d’Aristote, où s’enseignaient à la fois la philosophie, les mathématiques, la musique, etc. La problématique de la transmission des savoirs, qui voit le perfectionnement de la rhétorique et de la poétique, entraîne celle de leur organisation dans de grands ensembles, tels que l’œuvre d’Aristote ou la bibliothèque d’Alexandrie.



Comme nous l’avons montré, les sciences que nous ont transmises les Grecs ne sont pas apparues au hasard, mais dans un lieu d’échanges entre plusieurs empires immémoriaux qu’on appelle la Méditerranée. Les connaissances que les Grecs ont apprises des Egyptiens et des Babyloniens, pour ne citer qu’eux, ont posées des problèmes en terme d’éducation, de communication et d’organisation. Les solutions ont pris la forme de l’écriture, de l’art oratoire et de la philosophie.

Ces sciences n’ont pas non plus évoluées de manières indépendantes. La transmission des savoirs s’est accentuée avec la navigation et les échanges économiques, tandis que l’organisation des connaissances a son double politique dans la façon dont les cités grecques se sont réunies, à l’occasion des guerres ou des jeux olympiques. L’histoire des Grecs nous montre que l’ordre est sorti péniblement du chaos. En ce sens, la plus belle invention des Grecs n’est pas la science ou la philosophie, mais la politique, la capacité à vivre ensemble et à créer une identité commune, malgré les différences.  C’est pour cela qu’il faut s’y intéresser.



[i] Théophile OBENGA rappelle les voyages des philosophes grecs en Egypte et les connaissances égyptiennes de l’époque dans L'Egypte, la Grèce et l'Ecole d'Alexandrie : histoire interculturelle dans l'Antiquité, aux sources égyptiennes de la philosophie grecque, 1954, Editions L’Harmattan, Paris, 2005. Théophile OBENGA est le disciple de Check ANTA DIOP qui avait déjà souligné les liens entre l’Egypte et l’Afrique, dans Nations nègres et culture : De l'antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique Noire d'aujourd'hui, Présence africaine, 4ème édition, Paris, 2000. La culture européenne serait donc redevable aux Africains.
[ii] Martin BERNAL, Black Athena, PUF, Paris, 1996.
[iii] Walter BURKERT, Da Omero ai magi, Venezia, Marsilio Editori, 1999, La tradition orientale dans la culture grecque, Paris, Editions Macula, coll. Argo, 2001.
[iv] Sri AUROBINDO, De la Grèce à l'Inde, Albin Michel, Paris, 1976.
[v] Jean FILLIOZAT, thèse de Lettres sur « La doctrine classique de la médecine indienne. Ses origines et ses parallèles grecs. », 1949. Les Védas auraient influencé la théorie des humeurs d’Hippocrate et la description des vents du Timée chez Platon, en passant par l’empire perse Achéménide.
[vi] Voir aussi Philosophie comparée Grèce, Inde, Chine, sous la dir. de Joachim LACROSSE, Luc BRISSON, François CHENET, Roger PAUL-DROIT, Libraire Philosophique Vrin, coll. Annales Institut Philo, Paris, 2005.
[vii] Walter BURKERT, Da Omero ai magi, Venezia, Marsilio Editori, 1999, La tradition orientale dans la culture grecque, Editions Macula, coll. Argo, Paris, 2001, II, p. 47.
[viii] La Théogonie, avec les Catalogues, d’une part, les Travaux de l’autre.
[ix] Walter BURKERT, op. cit., p. 48.
[x] Walter BURKERT, op. cit., p. 51.
[xi] Walter BURKERT, op. cit.,, p. 51.
[xii] Voir Marc RICHIR, La naissance des dieux, Hachettes Littérature, coll. Pluriel, 1998. Partant de l’idée que la mythologie est « la mise en généalogie et en transmission des pouvoirs » (p. 19), l’auteur entreprend l’archéologie des légendes de fondation des cités grecques et de leurs dynasties. Au-delà des cités, c’est l’« idéologie panhellénique » (p. 27) elle-même qui est mise ainsi en lumière.
[xiii] Pierre LEVEQUE, L’Aventure grecque, Armand Colin Editeur, Paris, 1964, Le livre de Poche, Paris, 2005, Introduction, p. 7.

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