
Pourquoi s’intéresser à quelque
chose qui n’existe pas ? Pourquoi se passionner pour la civilisation
grecque, pour l’art grec, pour la langue grecque, pour la philosophie grecque
ou pour la mythologie grecque, alors qu'ils n’existent plus aujourd'hui, tels qu'ils existaient durant l'antiquité ?
L’histoire de la Grèce, de
l’Helladique ancien à la fin de la période hellénistique (-30), c’est
l’histoire de ses invasions : celle des Anatoliens à la fin du IIIème
millénaire, des Indo-européens à la fin du IIème millénaire, des Achéens et des
Eoliens vers 1580 av. J.-C., des Doriens vers 1200.
Passons le développement du
commerce maritime, les invasions reprennent en sens inverse à partir du 7ème
siècle avec la colonisation grecque de la Campanie, de la Sicile orientale, de
l’Italie méridionale, mais aussi la création de comptoirs en Espagne, en Gaule
(Marseille), en Corse, en Afrique (Cyrène), en Egypte (Naucratis), mais aussi
plus au nord, aux bords de la Mer Noire.
La colonisation grecque et la
conquête d’Alexandre le Grand ont pu faire oublier que la culture grecque est
avant tout une culture d’importation, dont le génie consiste moins dans
l’invention que dans la récupération de coutumes, de techniques et de
croyances. Les Romains n’en feront pas moins : ils copieront l’art grec,
leur littérature et leurs dieux, qu’ils assimileront à des planètes. La
« culture grecque » est le nom que l’on donne à la synthèse de ces
échanges, à ce métissage à la fois physique et culturel.
Cette caractéristique de la
culture grecque est à l’origine des tentatives de réduction de celle-ci à une
source unique ou principale :
-
L’Egypte. Pour Théophile OBENGA [i] et
Martin BERNAL [ii], les Grecs y ont appris
la médecine, les mathématiques, la sculpture et la philosophie. Thalès, Solon,
Pythagore, Héraclite, Empédocle et Platon ne voyagèrent-ils pas en Egypte pour
apprendre des prêtres d’Héliopolis, de Thèbes et de Memphis ?
-
La Mésopotamie. Pour Walter BURKERT [iii], la
cosmologie grecque, plusieurs mythes de l’Iliade, la philosophie grecque
et l’orphisme trouvent leur origine en Orient. Les Grecs n’apprirent-ils pas
l’alphabet d’un peuple oriental, les Phéniciens ?
-
L’Inde. Pour Sri AUROBINDO [iv] et
Jean FILLIOZAT [v], les philosophes, comme
Héraclite, Hippocrate et Platon, ont été influencés par la philosophie et la
médecine indiennes [vi]. Les Grecs
n’appelaient-ils pas les brahmanes « gymnosophistes » (philosophes
nus) ou « philosophoi » ?
Des millénaires avant les
premiers jeux olympiques, des civilisations avaient déjà atteint leur apogée.
Comme le remarque Walter BURKERT, « les premières civilisations
littéraires ne sont pas apparues en Europe, mais dans le Croissant fertile –
qui part de l’Irak pour atteindre l’Egypte en passant par la Syrie et la
Palestine - , auquel il faut adjoindre l’Iran et l’Anatolie ; et les peuples
qui vivaient là ne furent pas nécessairement moins avancés que les Grecs sur le
plan intellectuel. ».
Quel sens cela aurait-il de
redécouvrir par soi-même ce que les empires avoisinants connaissent depuis si
longtemps ? Dès lors, la succession se transforme en causalité et même en
nécessité. L’histoire des Grecs devrait pouvoir s’expliquer par ses origines.
Pourtant, leur désir d’apprendre, l’ont-ils appris de l’Egypte ? Leur
talent d’imitation, l’ont-ils imité de Sumer ? Leur capacité d’adaptation,
l’ont-ils adapté de l’Inde ? Le devenir des Grecs doit être considéré
comme une aspiration, non comme un héritage. C’est la raison pour laquelle les
historiens décrivent le déroulement des événements en suivant la flèche du
temps. Parce que l’histoire ne se répète pas.
Chacune de ces tentatives de
réduction annule l’autre. Les influences de l’Egypte, de la Mésopotamie et de
l’Inde sont réelles, mais l’établissement d’un fait ne suffit pas à le
comprendre. L’existence de mythes babyloniens chez Homère, de mathématiques
égyptiennes chez Pythagore, de concepts indiens chez Héraclite montrent autant
d’ouverture de la part des Grecs que de pauvreté initiale.
Walter BURKERT prend le cas de la
philosophie. « Il n’existe, antérieurement à Anaximandre, Héraclite et
Parménide, aucune tradition de livres, de textes ou de traductions en
Grec. » [vii]. Mieux encore,
l’apparition des récits de création et de la littérature sapientale chez
Hésiode [viii]
semble avoir « vu le jour à une date très proche de celle de laquelle les Grecs
adoptèrent le système de l’écriture alphabétique. » [ix].
Or, l’Egypte utilisait des
hiéroglyphes, Babylone l’écriture cunéiforme et l’Inde une langue morte. La
complexité de ces écritures la réservait à une élite. Les lettrés apprenaient à
lire et à écrire au temple, car l’écriture était sacrée. Le savoir était donc à
la fois prisonnier du pouvoir politique et des croyances religieuses.
« La
situation des Grecs, comparée à la précédente, est caractérisée par un triple
manque : on ne trouve guère de temple qui soit des unités économiques
capables d’entretenir un clergé ; les prestigieuses « maisons des
tablettes » font également défaut ; enfin les rois sont, quant à eux,
très tôt sortis de scène. » [x].
Au 9ème siècle, les
Grecs adaptent l’alphabet des marchands phéniciens à leur langue. Il est plus
facile à apprendre que les hiéroglyphes, l’écriture cunéiforme ou le sanskrit.
« (…) ces
conditions inédites ont dû, en fait, jouer un rôle décisif, permettant de
transformer en progrès un manque initial : la culture et le savoir se sont
séparés des institutions et des hiérarchies dominantes, de la « maison des
tablettes », du temple et de la monarchie ; cela les a rendus mobile,
et ils sont devenus la propriété des individus. » [xi].
Une nouvelle classe de lettrés
voit le jour, plus large que la précédente, celle des sophistes. Leur
importance est d’autant plus grande que la Grèce a remis en question la
légitimité de ses rois [xii] et
a instauré un nouveau système politique où les citoyens peuvent s’exprimer dans
l’agora : la démocratie. L’art oratoire s’est donc développé en
même temps que l’écriture, et la philosophie en même temps que la démocratie.
Les traits principaux de la civilisation grecque sont en place.
Les historiens de la Grèce
antique ont souvent souligné le sol ingrat et le climat difficile de la Grèce
archaïque :
« Des
grandes péninsules méditerranéennes, la Grèce est la plus pauvre. L’âpreté de
son sol, de son climat sont particulièrement défavorables pour l’agriculture,
base des premiers établissements humains. Mais dans cette indigence même un
peuple courageux trouve une salutaire contrainte : cette disgrâce foncière
ne lui permet point de s’endormir dans la facilité. Accroché à une terre
ingrate, il peine pour la mettre en valeur, défrichant la forêt, hérissant de
terrasses les flancs de collines. (…) » [xiii].
Le courage et le travail
suffisent-ils à expliquer le progrès culturel et politique qui a suivi ?
En réalité, quand un homme manque d’eau, il subit les affres de la soif. Si les
Grecs ont volé leurs voisins, c’est qu’ils avaient faim. De même, les Grecs ont
dû prendre conscience de leur « pauvreté initiale » à côté de leurs
riches voisins. Ils ont simplement cherché à acquérir ce qui leur manquait, les
connaissances des Egyptiens, des Babyloniens et des Phéniciens. Il leur restait
à en faire la synthèse. Leur génie tient peut-être dans l’art de la digestion.
Etait-ce du vol ? Les rois
perses, égyptiens et indiens n’ont pas réfléchi la transmission de leurs
savoirs à d’autres peuples, ils n’ont pas posé de condition car ils n’ont rien
perdu en donnant. La connaissance est la seule denrée qui ne diminue pas quand
on la partage. Elle n’en pas moins de valeur.
La culture grecque a cette
particularité qu’elle accorde une importance vitale la transmission des
savoirs, dont les différents développements sont l’écriture alphabétique,
l’enseignement des sophistes, la création d’écoles comme l’Académie de Platon
et le Lycée d’Aristote, où s’enseignaient à la fois la philosophie, les
mathématiques, la musique, etc. La problématique de la transmission des
savoirs, qui voit le perfectionnement de la rhétorique et de la poétique,
entraîne celle de leur organisation dans de grands ensembles, tels que l’œuvre
d’Aristote ou la bibliothèque d’Alexandrie.
Comme nous l’avons montré, les
sciences que nous ont transmises les Grecs ne sont pas apparues au hasard, mais
dans un lieu d’échanges entre plusieurs empires immémoriaux qu’on appelle la
Méditerranée. Les connaissances que les Grecs ont apprises des Egyptiens et des
Babyloniens, pour ne citer qu’eux, ont posées des problèmes en terme
d’éducation, de communication et d’organisation. Les solutions ont pris la
forme de l’écriture, de l’art oratoire et de la philosophie.
Ces sciences n’ont pas non plus
évoluées de manières indépendantes. La transmission des savoirs s’est accentuée
avec la navigation et les échanges économiques, tandis que l’organisation des
connaissances a son double politique dans la façon dont les cités grecques se
sont réunies, à l’occasion des guerres ou des jeux olympiques. L’histoire des
Grecs nous montre que l’ordre est sorti péniblement du chaos. En ce sens, la
plus belle invention des Grecs n’est pas la science ou la philosophie, mais la
politique, la capacité à vivre ensemble et à créer une identité commune, malgré
les différences. C’est pour cela qu’il
faut s’y intéresser.
[i] Théophile OBENGA rappelle
les voyages des philosophes grecs en Egypte et les connaissances égyptiennes de
l’époque dans L'Egypte, la Grèce et l'Ecole d'Alexandrie : histoire
interculturelle dans l'Antiquité, aux sources égyptiennes de la philosophie
grecque, 1954, Editions L’Harmattan, Paris, 2005. Théophile
OBENGA est le disciple de Check ANTA DIOP qui avait déjà souligné les liens
entre l’Egypte et l’Afrique, dans Nations nègres et culture : De l'antiquité
nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique Noire d'aujourd'hui,
Présence africaine, 4ème édition, Paris, 2000. La culture européenne serait
donc redevable aux Africains.
[ii] Martin BERNAL, Black
Athena, PUF, Paris, 1996.
[iii] Walter BURKERT, Da
Omero ai magi, Venezia, Marsilio Editori, 1999, La tradition orientale
dans la culture grecque, Paris, Editions Macula, coll. Argo, 2001.
[iv] Sri AUROBINDO, De la
Grèce à l'Inde, Albin Michel, Paris, 1976.
[v] Jean FILLIOZAT, thèse de
Lettres sur « La doctrine classique de la médecine indienne. Ses origines
et ses parallèles grecs. », 1949. Les Védas auraient influencé la théorie
des humeurs d’Hippocrate et la description des vents du Timée chez Platon, en
passant par l’empire perse Achéménide.
[vi] Voir aussi Philosophie comparée
Grèce, Inde, Chine, sous la dir.
de
Joachim LACROSSE, Luc BRISSON, François CHENET, Roger PAUL-DROIT, Libraire
Philosophique Vrin, coll. Annales Institut Philo, Paris, 2005.
[vii] Walter BURKERT, Da
Omero ai magi, Venezia, Marsilio Editori, 1999, La tradition orientale
dans la culture grecque, Editions Macula, coll. Argo, Paris, 2001, II, p.
47.
[viii] La Théogonie,
avec les Catalogues, d’une part, les Travaux de l’autre.
[ix] Walter BURKERT, op. cit., p. 48.
[x] Walter BURKERT, op. cit., p. 51.
[xi] Walter BURKERT, op. cit.,, p. 51.
[xii] Voir Marc RICHIR, La
naissance des dieux, Hachettes Littérature, coll. Pluriel, 1998. Partant de
l’idée que la mythologie est « la mise en généalogie et en transmission
des pouvoirs » (p. 19), l’auteur entreprend l’archéologie des légendes de
fondation des cités grecques et de leurs dynasties. Au-delà des cités, c’est
l’« idéologie panhellénique » (p. 27) elle-même qui est mise ainsi en
lumière.
[xiii] Pierre LEVEQUE, L’Aventure
grecque, Armand Colin Editeur, Paris, 1964, Le livre de Poche, Paris, 2005,
Introduction, p. 7.
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